mercredi 6 juin 2007

La révolution d’Hugo Chavez

Après huit ans au pouvoir, le président vénézuélien Hugo Chavez a été réélu à une écrasante majorité en décembre 2006. Face à un nouveau mandat de six ans, riche des revenus pétroliers du pays et enhardi par une forte cote de popularité, il se dit confiant pour l’avenir de ce qu’il appelle sa révolution bolivarienne (du nom du héros de l’indépendance du pays Simon Bolivar) et compte bien établir son “socialisme du 21ème siècle”, encore mal défini. On s’inquiète pourtant au Venezuela et dans une bonne partie de l’hémisphère que, pour arriver à ses fins, l’ancien colonel autrefois instigateur d’un coup d’État soit prêt à sacrifier les principes démocratiques. Il n’est pas encore un dictateur et n’a en général pas tenté de se conduire comme tel mais il a montré une forte tendance à l’autocratie. S’il continue de se tailler un pouvoir personnel sur mesure aux dépens des autres institutions et de militariser le gouvernement et la vie politique, de graves risques de conflit interne pourraient surgir, notamment si le boom pétrolier sur lequel s’appuie l’économie devait prendre fin.

Démocratie participative

Quelle est l’incidence du phénomène Chavez sur la politique régionale et dans l’hémisphère. Chavez s’est attelé à reconstruire le Venezuela depuis sa première élection en 1998. Un an plus tard, il a fait adopter une nouvelle constitution mettant fin au condominium des partis traditionnels qui avait dominé le pays depuis plus de deux générations pour le remplacer par une démocratie “participative” fondée sur une relation directe entre le président et le peuple. Le Congrès bicaméral est devenu une seule Assemblée nationale qui, depuis qu’une opposition fortement divisée a eu l’imprudence de boycotter les élections législatives de décembre 2005, ne compte que des membres pro-Chavez.

Les traditionnels contre-pouvoirs qui équilibrent l’exécutif ont disparu à mesure que les principales institutions de l’État, comme le bureau du procureur général, la Cour suprême, le Conseil électoral national et les forces armées, sont progressivement passés sous le contrôle du président et de ses fidèles, des officiers et militaires en service actif et des réservistes occupant des postes normalement tenus par des civils. D’importants programmes de services sociaux ont été lancés dans les quartiers pauvres sous le nom de “missions” et ont aidé le gouvernement à acquérir un soutien populaire

Les pleins pouvoirs

La polarisation de la scène politique vénézuélienne a atteint des proportions historiques lorsque les élites traditionnelles et une bonne partie des classes moyennes se sont opposées à ces profonds changements lors d’une série d’élections et par des manifestations. Durant ses cinq premières années au pouvoir, Hugo Chavez a dû faire face à plusieurs tentatives visant à le renverser, que ce soit par des moyens constitutionnels ou non. En avril 2002 et à la fin 2003, il a essuyé d’abord un coup d’État puis une grève nationale prolongée ; en août 2004, il est sorti victorieux d’un plébiscite. Stimulé par ce vote et des prix du pétrole élevés, il agit depuis sur un mode offensif. En janvier 2007, l’Assemblée nationale a adopté après un court débat une loi accordant au président de larges pouvoirs législatifs pour une période de dix-huit mois.

La prolifération des groupes armés pourrait également devenir un problème. De nombreux groupes chavistes, notamment à Caracas, ont accès à des armes tandis que d’autres groupes formés par le gouvernement comme le Front Francisco Miranda, une organisation civile qui regroupe des jeunes envoyés depuis Cuba pour suivre une formation idéologique, devraient en recevoir. La Garde territoriale et l’armée de réserve récemment créées sont en dehors de la chaîne de commandement militaire et répondent directement au président. On craint que certains des groupes armés se transforment en mafia criminelles. Chavez devra par ailleurs combler les fissures qui sont apparues au sein de son propre camp sur la question de savoir quelle direction donner à sa révolution.

Il est difficile de dire si la polarisation sociale et les tensions qui s’accumulent déboucheront sur des violences ; cela dépendra surtout de la capacité de Chavez à agir avec modération alors même qu’il est porté par son triomphe et en particulier à :

  • limiter l’utilisation des pouvoirs considérables qui lui ont été octroyés par l’Assemblée nationale afin d’éviter de nuire davantage à l’équilibre institutionnel traditionnel et respecter les obligations du Venezuela en application de la Charte démocratique interaméricaine, de la Convention américaine sur les droits de l’Homme et d’autres traités internationaux relatifs aux droits de l’Homme ;
  • garantir l’indépendance d’un procureur général, d’un contrôleur général et d’un médiateur par rapport à l’exécutif, comme il est prévu dans la constitution de 1999 ;
  • accroître les efforts d’amélioration de la durabilité des programmes sociaux et d’infrastructure en s’attaquant à l’inflation et aux déficits fiscaux et en évitant un contrôle excessif de l’État sur l’économie ; et
  • mettre fin à la prolifération à travers le pays des groupes armés qui échappent au contrôle de l’armée régulière et des forces de police.



Bousculer l’ordre établi

Il a l’art d’enflammer son auditoire. Il sait parler à son peuple. Il agit. Il veut changer le destin de son peuple et celui des Latino-Américains. Pour cela, il veut bousculer l’ordre établi. Hugo Chavez ne prend pas de gant. Cette fois, il s’attaque à des citadelles du capitalisme néolibéral que sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.

A ses risques et périls, penseront certains de ses pairs, plus enclins à préserver leur confort douillet des Palais, leurs comptes bancaires à l’étranger, qu’à booster résolument le développement de leur nation.

Pour tout dire, Hugo Chavez est un révolutionnaire. Depuis son accession au pouvoir en 1999, il est dans une logique de rupture tant dans sa façon de gérer l’Etat que dans ses relations avec le monde capitaliste. C’est un pays qui avait été mis sous coupe réglée par les multinationales. Un pays plongé pour une grande partie de sa population, dans la pauvreté, dont Chavez hérite. D’un côté, il y a la misère du peuple et de l’autre, les multinationales qui pompent les richesses du pays.

La Banque du Sud

Il entre en guerre contre le président Bush, symbole de l’unilatéralisme et du néolibéralisme. Quelques semaines après avoir fini de payer sa dette aux institutions de Bretton woods, le Venezuela est sur le point de se retirer de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international.

Derrière cette décision, se cache un exploit économique. La manne pétrolière a permis de solder, avant terme, la dette du pays et l’un des premiers pays producteurs de pétrole n’entend plus se laisser dicter sa politique par quiconque. C’est donc une affirmation de son indépendance politique et économique. Les politiques imposées par la Banque mondiale et le FMI sont à ses yeux, un moyen pour perpétuer l’impérialisme des Américains et des Occidentaux. Quid alors des pays cités comme les bons élèves de Bretton Woods ?

Ils sont nombreux en Afrique, à s’en vanter. Dans la perspective défendue par Hugo Chavez, les dirigeants de ces pays ne sont-ils pas que des "valets locaux de l’impérialisme" ? Sur un tout autre plan, comment comprendre que ces bons élèves trônent au bas du classement du PNUD avec des indices de développement humains très faibles ?

L’avantage avec Chavez, c’est qu’il assure servir le peuple et ses actes ne l’ont pas encore trahi. Et le peuple le lui rend si bien, autrement, Chavez aurait perdu son fauteuil, lors de la tentative de putsch de 2002 notamment.

Au lendemain de son élection, il lance de vastes programmes sociaux au profit des plus démunis, dans les secteurs de la santé, de la réforme agraire, de l’alphabétisation et de l’éducation, de l’approvisionnement en produits de base à prix subventionnés, etc. Le président s’engage dans un projet de redistribution des richesses dans un pays marqué par une très forte corruption. Jusqu’où pourra-t-il aller en défiant l’ordre établi ? Une partie de la réponse se trouve dans la détermination sans faille de l’homme. Il sait qu’il s’attaque à de gros intérêts. Mais il a un précieux bouclier : son peuple qui fait corps avec lui.

Mais l’idylle ne saurait perdurer si une alliance régionale ne se tisse pas autour de l’idée qu’il vient de lancer : la Banque du sud. Cette institution régionale financerait désormais les chantiers du développement des Etats membres à partir des revenus du pétrole.



La Banque du sud est donc un défi personnel à relever si celui que l’on taxe de révolutionnaire bolivarien veut que ses idées lui survivent

C’est une brèche qui s’ouvre ainsi et tout le front anti-libéral devrait s’y engouffrer. Un certain nombre de pays de la zone semble y adhérer déjà. C’est la preuve que dans cette contrée, la Banque mondiale et le FMI ont échoué dans leur mission. L’idée de Hugo Chavez n’est pas sortie subitement d’un chapeau de magicien. Il faut cependant espérer que les soutiens du dirigeant aient cette capacité à s’affranchir moralement et financièrement de la tutelle des institutions de Bretton Woods.

Les mesures de rétorsions, les intimidations, le chantage et même la subversion ne manqueront certainement pas. Les enjeux sont énormes et il faudrait avoir du cran pour tenir. Les alter mondialistes et les pays du tiers-monde tiennent là un moyen d’affaiblir le système néolibéral en élargissant le cercle des émules du projet Chavez. La défiance prendrait alors une nouvelle ampleur et crédibiliserait ainsi les alternatives des alter mondialistes face à la déferlante néolibérale.

Jean-Jacques Seymour à la Maison de l’Amérique Latine le 4 Juin 2007