
Parcourant les entrailles métalliques de l'USNS Comfort, Carlito, 8 ans, ouvre de grands yeux ronds au passage d'un officier aux bras épais comme des poutrelles. «Je crois bien que c'est la première fois qu'il voit un Noir», bredouille sa mère, une petite valise à la main.
Carlito, comme les milliers de Salvadoriens qui vont se faire soigner par l'équipage du plus grand bateau-hôpital du monde, fierté de la marine américaine, n'en est pas à son premier étonnement. Quand le Comfort est arrivé au port d'Acajutla, sur la côte Pacifique, sa coque blanche ornée de deux croix rouges a attiré toute la ville sur la plage: 272m de long, 70 000 tonnes... «Plus grand que le Titanic», s'est exclamée la presse locale.
À l'intérieur, les records continuent de s'égrener: 1000 chambres, 500 médecins, 12 salles d'opération. De quoi impressionner durablement un pays de six millions d'habitants où le système de santé est en pénurie chronique.
Le Comfort, qui a accompagné les troupes américaines dans le Golfe persique, est également intervenu au large de New York après le 11 septembre. Mais c'est la première fois, soulignent les autorités américaines, qu'il est engagé dans une opération humanitaire à l'étranger. «Cette mission de quatre mois baptisée Amitié et coopération dans les Amériques va toucher 12 pays*, explique Manuel Santiago, directeur de la salle d'urgence. À chaque escale, nous opérons une centaine de personnes, poursuit-il en faisant visiter des chambres vides. Ce sont généralement des gens sans ressources qui traînent depuis des années une hernie ou une cataracte. Ici, tout est gratuit, même les médicaments.»
Le bateau ne fonctionnant qu'à 10% de sa capacité, la performance peut paraître modeste. Dans le centre de santé du port d'Acajutla, où les patients sont triés et examinés, le panorama est en revanche beaucoup plus impressionnant. Des milliers de Salvadoriens, essentiellement des femmes, y font la queue sous un soleil de plomb pour consulter les spécialistes américains.
Pour Margarita, qui est venue avec son fils malade des bronches, c'est une véritable aubaine: «Ici, on ne me donne que des calmants pour le soulager, et j'espère que les gringos vont me prescrire quelque chose de mieux. De toute façon, les hôpitaux publics sont saturés et je n'ai pas les moyens de me payer une consultation privée: ça coûte 35$! Je gagne 5$ par jour à faire des ménages, où voulez-vous que je les trouve?»
À ses côtés, Irline approuve. Bien qu'elle ait les moyens de payer un médecin, elle préfère attendre ici pour soigner les problèmes de peau de sa fille: «Les Américains sont plus compétents, et ils ont la technologie!»
Cette mission humanitaire de l'USNS Comfort fait suite à la tournée de George W. Bush en Amérique latine, en mars dernier, au cours de laquelle le président américain a proposé une intensification de la «diplomatie de la santé». Elle vise aussi, indirectement, à rebâtir les liens avec un continent longtemps méprisé. Oubliant ses sempiternelles leçons sur le libre commerce, George Bush propose une aide directe aux populations défavorisées d'Amérique latine, ce qui n'est pas sans rappeler le Vénézuélien Hugo Chavez, qui arrose tout le continent de ses engrais et de son pétrole subventionné.
Pour Robert Riley, porte-parole de l'ambassade américaine au Salvador, la mission de l'USNS Comfort n'est évidemment pas de contrecarrer la politique expansionniste d'Hugo Chavez ni de redorer le blason des États-Unis dans la région. «L'objectif, c'est clairement l'aide humanitaire, rappelle-t-il. Mais si cette aide s'accompagne d'autres bénéfices pour l'administration américaine, nous n'allons pas les refuser, évidemment.»
*Belize, Salvador, Guatemala, Nicaragua et Panama en Amérique centrale; Colombie, Équateur, Guyana, Surinam et Pérou en Amérique du Sud; Haïti et Trinidad-et-Tobago dans les Antilles.
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