
Le Venezuela sous Chavez : quel changement social, quelle démocratie ?
« Nationalisations » dans le secteur de l’électricité, du pétrole et des télécommunications, construction du Parti socialiste uni du Venezuela, non renouvellement de la concession d’une chaîne de télévision d’opposition, renforcement du pouvoir présidentiel et développement d’un « pouvoir populaire », proposition de réforme constitutionnelle devant conduire le Venezuela vers le « socialisme du XXIe siècle », etc. Ladite révolution bolivarienne progresse mais l’action d’Hugo Chavez continue de susciter la polémique et des analyses antagonistes, souvent outrancières, qui occultent ou simplifient différents aspects de ce processus de changement.
Nous publions ci-dessous une interview du sociologue vénézuélien Edgardo Lander réalisée par la revue Mouvements. Il partage avec nous sa vision de ladite révolution bolivarienne, ses forces et ses faiblesses en prenant relativement ses distances de la guerre de propagande et de contre-propagande qui entoure le sujet.
Démocratie et pluralisme dans le processus de changement vénézuélien
— Quelle est votre analyse de l’affaire de la « fermeture » [1] par le président Hugo Chavez de la chaîne de télévision privée RCTV (Radio Caracas Televisión), présentée dans toute la presse occidentale comme une intolérable atteinte à la liberté d’expression ?
Je dirais tout d’abord que, selon les normes constitutionnelles et légales en vigueur au Venezuela – pas seulement celles du gouvernement en place – les ondes hertziennes appartiennent à l’État qui les organise comme une concession à l’usage d’entreprises privées, de l’État ou d’autres groupements tels que radios ou télévisions communautaires. Dans le cas présent, la concession de RCTV, renouvelée pour la dernière fois il y a vingt ans, arrivait à terme et l’État devait décider s’il fallait la renouveler pour vingt ans de plus ou non. Pour placer cette situation dans un contexte sociopolitique plus général, il est important de comprendre le rôle joué par la majeure partie des médias privés ces dernières années. Avec la crise de l’ordre des partis politiques du régime antérieur (Acción Democrática, COPEI, etc.), les médias se sont convertis en principaux instruments d’opposition au gouvernement. Le problème n’est pas qu’ils soient des instruments de l’opposition, mais il faut voir quel type d’opposition, quel type d’actions cette opposition mène. Ces dernières années, l’entreprise RCTV s’était engagée dans des activités qu’on peut appeler golpistas, putschistes, c’est-à-dire de collaboration directe à la préparation d’un coup d’État. On a affaire à une chaîne de télévision qui s’est ouverte en toute impunité aux membres des forces armées qui ont lancé des appels à d’autres militaires pour qu’ils se soulèvent contre Chavez.
Pendant la tentative de coup d’État du 11 avril 2002, les médias ont produit des images de personnes, présentées comme des hommes armés de Chavez, qui auraient été vues en train de tirer sur des manifestants pacifiques. On a montré des images de morts en les présentant comme la preuve que le gouvernement Chavez tirait contre ces manifestants pacifiques. Mais il a été prouvé ensuite que ces images étaient le résultat d’un montage total et que les personnes armées tiraient sur un détachement hautement armé de la police métropolitaine qui participait au coup d’État et se dirigeait vers le palais présidentiel. La manifestation de l’opposition se déroulait à quelques centaines de mètres de là et n’avait rien à voir avec ces faits. Les manifestants ont été tués par des francs-tireurs qui participaient au coup d’État, c’était un stratagème pour justifier le putsch. Au Venezuela et à l’échelle internationale, on a utilisé ces images comme une justification du coup d’Etat contre un gouvernement criminel qui tuait son propre peuple alors qu’en réalité, c’était un montage. Les images n’avaient pas été filmées par RCTV, mais c’est RCTV qui a fabriqué le montage et l’a diffusé à plusieurs autres chaînes, au Venezuela et internationalement. Le reportage a même gagné le prix du Prince des Asturies, mais tout était faux. [2]
La force des médias dans le monde contemporain est telle qu’ils sont capables de créer des faits, de fabriquer la réalité. Dans ce cas, la réalité a été créée avec d’évidentes intentions politiques, et pour beaucoup de gens dans le monde c’était « la » vérité, même s’il a été possible, plus tard, de prouver que c’était une fabrication. On se demande quel pays d’Europe permettrait à une grande chaîne de télévision de participer directement à un coup d’État contre l’ordre constitutionnel, en fabriquant des images d’assassinats de masse par l’État. Évidemment, ce ne serait pas tolérable. L’État vénézuélien aurait pu en toute légitimité fermer cette chaîne au moment du coup d’Etat, mais il a opté pour une forme plus simple d’un point de vue légal, qui consistait à ne pas renouveler sa licence au moment de son expiration, presque cinq ans plus tard.
— Mais on dit que beaucoup de Vénézuéliens, y compris beaucoup d’électeurs de Chavez, ont été déçus par la fermeture de cette chaîne, qui était source pour eux de divertissement, avec ses telenovelas et ses matchs sportifs, etc. De ce point de vue, Chavez n’a-t-il pas commis une erreur politique ?
Différentes sortes de problèmes se posent. D’abord, la question du contrôle oligopolistique des moyens de communication alors que les ondes sont censées appartenir à tous. Ensuite, la question de savoir si ces médias peuvent violer la loi impunément. On peut ensuite se poser la question de la manière dont la « fermeture » s’est effectuée et des explications données par le gouvernement. Autre question encore : quelles étaient les options disponibles, sachant que les médias font partie de la société contemporaine et que nous sommes en démocratie, qu’il faut tenir compte de la construction pluraliste de la sphère publique ?
Il y a aussi la question du divertissement qu’on ne peut pas oublier. Certains prétendent que les médias doivent être en permanence un instrument pédagogique et politisé, mais ce n’est pas possible, cela va à contre-courant d’une culture populaire bien installée, contre les attentes des gens. Il y a une culture de télévision qui s’est constituée ces cinquante dernières années. Au Venezuela comme ailleurs, quand les gens allument la télévision, c’est en général pour se divertir, regarder des telenovelas et les matchs de sport, des choses qu’on peut estimer frivoles, mais la télévision c’est cela ! Faire de la télévision un instrument pédagogique, une chose toujours sérieuse, c’est enlever aux gens une de leurs sources de divertissement. Cette chaîne captait, selon certaines sources, 40 % du public des téléspectateurs, un pourcentage très élevé. Ce n’était pas seulement pour des raisons politiques, puisqu’une grande partie de cette audience venait des couches populaires qui soutiennent massivement le gouvernement de Chavez.
On a annoncé que la place de RCTV sur les ondes allait être prise par une nouvelle chaîne de service public. Or, la création d’une chaîne publique plurielle, qui intéresse et divertit réellement les gens, n’est pas chose facile. Cela ne dépend pas uniquement de la volonté politique, mais aussi de la capacité de création et de production, et cela dépend également du talent dont on dispose. Cela ne se fait pas du jour au lendemain. Il y a eu, au départ, beaucoup d’improvisation. La chaîne commence en suscitant des attentes très élevées. Elle commence avec une programmation de 24 heures sur 24, ce qui paraît absurde, car on aurait pu attendre d’une nouvelle chaîne plus de modestie, qu’elle commence par exemple avec une programmation de prime time et qu’elle ajoute d’autres programmes par la suite.
Créer une chaîne publique qui ne soit pas une chaîne gouvernementale exigerait un cadre institutionnel qui rende possible une certaine autonomie par rapport aux instances gouvernementales. Il faudrait aussi de l’autonomie financière. Mais l’appui financier de cette nouvelle chaîne vient essentiellement de l’État et elle diffuse une propagande qui donne à cette chaîne une coloration très gouvernementale, avec une propagande qui ressemble à celle des autres médias de l’État, en faveur des initiatives du gouvernement. Il est difficile dès lors de voir comment on fera de cette chaîne quelque chose de différent. C’est très compliqué. La chaîne principale de l’État, le Canal 8, la traditionnelle chaîne publique au Venezuela, fait quelques efforts pour organiser des vrais débats, inviter des gens de l’opposition, mais il y a aussi un autre contenu qui apparaît comme l’image-miroir du ton agressif des chaînes privées. Certaines émissions font véritablement de l’agitation politique, de façon sectaire. Cela ne contribue pas à l’ouverture d’un espace de débat plus large, plus tolérant, plus démocratique, puisqu’on reste dans le même registre sectaire de certaines chaînes privées. Il y a là un grave problème, qui montre les difficultés d’apprentissage du débat démocratique, puisqu’il n’est pas vraiment possible qu’une chaîne de l’État s’exprime sur le même ton que la droite la plus agressive.
— Chavez lui-même et son gouvernement ont-ils la volonté de créer un espace public plus démocratique ?
C’est une question qui n’a pas été posée au Venezuela avec suffisamment de sérieux et de clarté. Elle ne passe pas seulement par les médias, même si c’est largement une question des médias. Le processus de changement au Venezuela se présente toujours comme un processus non violent et démocratique. Dans l’actuel débat sur la réforme constitut