dimanche 6 juillet 2008

Juan Manuel Santos : «Aucune rançon n'a été payée»


Comment a été élaboré le scénario de libération des otages des Farc ?
Juan Manuel SANTOS. Nous collectons depuis longtemps des informations sur tous les prisonniers. Nous les avons suivis depuis de nombreux mois, nous savons où ils se trouvent, quand et comment ils se déplacent. Nos troupes ont vu les captifs américains se baigner dans un fleuve en mars. Nous attendions un plan sûr pour intervenir. Concrètement, l'opération de mercredi a été préparée par des responsables du renseignement militaire. Quand ils nous ont présenté leur plan, nous l'avons trouvé très audacieux, voire trop. Mais ils nous ont convaincus de sa faisabilité. J'ai présenté le plan au président Uribe, qui n'a eu qu'une exigence : les otages devaient courir le minimum de risque. Le projet prévoyait qu'il n'y aurait aucun combat entre militaires colombiens et guérilleros. En effet, si ces derniers avaient détecté le piège avant que nous atterrissions sur le site, ils se seraient échappés, comme cela s'est passé lors d'opérations similaires. Nous avions donc la garantie que les otages ne courraient aucun risque.

Pourquoi utiliser deux hélicoptères, au risque d'inquiéter la guérilla ?
Cela fait partie de la subtilité du plan. La guérilla ne pouvait pas imaginer une opération militaire parce que, justement, nous utilisions des hélicoptères, ce que l'armée ne fait jamais pour une telle opération. C'est apparu non comme une opération de libération mais comme un déplacement des otages demandé par Alfonso Cano (le nouveau chef des Farc). Nous avons profité du changement de direction des Farc, des informations diffusées par les médias expliquant que Cano serait plus ouvert à un échange. Cela a rendu crédible l'opération pour les guérilleros.

Un membre des services secrets aurait téléphoné à Cesar, le chef du groupe de preneurs d'otages, en imitant la voix de Cano…
Non. Les instructions qu'a reçues Cesar devaient venir de Mono Jojoy (un chef des Farc qui avait la responsabilité des otages dits «politiques »). Cesar a cru à l'opération parce que, sur les radios, on évoquait des discussions sur un échange humanitaire. Nous avons utilisé la dégradation des communications au sein des Farc pour les faire tomber dans le piège.

Les émissaires français et suisses qui prenaient au même moment contact avec les Farc ont-ils été utilisés pour faire diversion ?
Non. C'était une heureuse coïncidence que la mission franco-suisse arrive le jeudi précédent et que nous les autorisions à entrer en contact avec les Farc. Cela a permis que les membres des Farc qui retenaient les otages ne s'étonnent pas de l'opération que nous avions montée.

Y avait-il des Israéliens ou des Américains dans les hélicoptères de l'opération ?

Non. L'opération était à 100 % colombienne, pensée par les Colombiens et exécutée par les Colombiens. Les États-Unis ont seulement donné des renseignements qui ont permis l'opération et fourni des équipements installés dans les hélicoptères permettant de donner l'alerte en cas de problème. Il n'y a pas eu d'aide d'Israël.

Qui était informé avant l'opération ?

Le président George W. Bush a été informé le jour qui a précédé l'opération, et le candidat républicain John McCain aussi, parce qu'il était en visite à Bogota la veille de l'opération.

Y a-t-il eu paiement d'une rançon ?

Il n'y a eu aucun versement de rançon à qui que ce fût cette fois. Rien n'a été payé et rien ne sera payé. Nous avons mis à profit les rivalités, les haines entre les membres des Farc. C'est comme cela que certains membres de la guérilla nous ont «aidés ».

Ce succès annonce-t-il la fin des Farc ?

Ce que nous espérons, c'est que les Farc entendent enfin raison. S'ils ne négocient pas maintenant la paix de bonne foi, demain il n'y aura plus de sujet. Nous ne permettrons pas une négociation qui leur permettrait de reprendre de l'oxygène. S'ils veulent négocier, nous sommes prêts, sinon, la pression militaire se renforcera.

L'ONU dit que les surfaces cultivées de coca augmentent en Colombie. Est-ce un échec du plan «Colombie » de lutte contre le trafic de cocaïne ?

Non, c'est tout le contraire. Le fait qu'une agence de l'ONU dise que les surfaces de coca ont augmenté ne veut pas dire que le plan «Colombie » a échoué. Les méthodes de l'agence pour comptabiliser les surfaces cultivées en feuilles de coca ne sont pas forcément totalement fiables. D'autres agences arrivent à des résultats un peu différents.

La prochaine élection présidentielle va-t-elle opposer Ingrid Betancourt à vous-mêmes ?

(Rire) Non, je suis totalement au service de celui qui m'a nommé ministre. Je n'ai pour l'instant aucune aspiration présidentielle. Si le président Alvaro Uribe se représente, il aura mon appui total. Sinon, il sera temps de penser à ce que je vais faire. Pour l'instant, j'ai d'autres occupations importantes